Euh... bonjour...
Je me présente... non, je crois que vous avez déjà entendu parler de moi... mon nom est Guilamo Zinalla. Oui, celui-là, oui. Je crois connaître la réputation que m'aura faite ma fille sur ce journal et je ne vais pas m'amuser à la nier. Pour une fois, je vais essayer de ne pas fuir. Après tout, qu'est-ce qui me reste à perdre ?
En ce qui me concerne, j'ai échoué. Assez remarquablement, il faud l'admettre ; à vrai dire, tous les champions du monde d'échecs doivent pouvoir s'incliner devant moi, champion des mondes. De ce qu'il en restera, bientôt, et curieusement, cela ne suffit pas à me consoler. Voilà ton père, ma fille, admire le travail :
J'ai rejoint le groupe de l'Ile aux Vents quand on me l'a proposé ; je voulais aider, oh, pas sauver le monde, je laisse ça aux héros professionnels ( ils sont légion ), simplement voir de moi-même ce que je pouvais faire et le faire, ce qui, je pensais, n'était déjà pas si mal que ça. Résultat : non seulement le Groupe n'a jamais rien pu faire du secret du nœud central que je lui apportais sur un plateau, mais j'ai fini par livrer moi-même ce secret aux mains de celui qui pouvait en faire le pire usage.
J'ai voulu jouer mon propre jeu quand Ondomo s'est enflammé ; résultat, l'insurrection s'est autodévorée à force de se mordre la queue, laissant toute la place pour que les quatre coins de la famille royale puissent s'y dévorer entre eux.
Éjecté du groupe, j''ai voulu au moins aider Mazya-Caramina, mon pays, et sa reine ; résultat, elle a abouti en prison, un chien de garde ondomien sur son trône.
J'ai renoncé à être utile au reste du monde, j'ai voulu au moins protéger ma famille. Résultat : ma Julie croupit au fond d'une cellule et mes enfants n'ont pas cessé depuis des mois d'être dans les pires dangers. Admirable, n'est-ce pas ?
Alors, voilà que l'on prétend avoir besoin de moi. Voilà qu'un fantôme que je pensais disparu depuis vingt ans refait surface et me réclame. Professeur Herra, à quoi pensez-vous que je puisse vous être utile ? Parce que j'ai été le seul de vos élèves à vous suivre, vous m'avez cru doué. Ce n'était que cette vieille manie de vouloir toujours être là où il se passe quelque chose, pour pouvoir faire en sorte que ça se passe mal. Ça ne se passait pas mal, parce que vous étiez là.
Et aujourd'hui vous n'y êtes pas.
Je suis venu. J'ai accepté le chantage de la reine Laurina. Je suis venu, et il n'y a personne.
Mais bon sang, est-ce que le monde va jamais me laisser en paix ? Il n'en a pas assez de partir en morceaux à chaque fois que que pose un pied dessus ?
« Partir en morceaux » c'est le mot, tiens ; Zinalla agit faux, mais il parle juste. Ha. Au moins ça. Le monde part en morceaux, oui, et je ne sais plus trop sur quel morceau je suis. J'ai beau essayer, creuser les trous de ma mémoire, la gratter jusqu'à ce qu'elle saigne ; les règles de la navigation Intermédiaire – si tant est qu'elles aient jamais existé – ne s'appliquent plus ici. Je cherche des fils et je ne trouve que des labyrinthes, des effilochades, des bouts de rien !
J'ignore même si j'ai atteint le point de rendez-vous que m'a donné Herra, si ce point ne s'est pas dissous depuis belle lurette dans le flux et le reflux de cette partie du monde. Est-ce que nous sommes immobiles et que les arbres, les collines, la mer tournent et bougent sans arrêt autour de nous ? Ou est-ce que c'est nous qui filons à une vitesse surnaturelle le long des fissures de l'espace ? Est-ce que ça a encore un sens de poser la question ?
Je ne suis pas en train de faire une dissertation pour Herra, bon sang ! Je cherche à sauver ma fille !
Il faut que nous restions unis, Chloé, tu m'entends ? Le monde bouge selon nos humeurs. Si tu t'obstines à dresser ce mur entre toi et moi, tôt ou tard le mur se mettra à exister. La zone est assez instable pour ça.
Rien que ce regard que tu m'as jeté quand tu m'as reconnu aurait pu suffir à me projeter à l'autre bout de l'archipel, si je ne m'étais pas accroché.
D'abord, tu n'as rien dit ; et puis tu as regardé autour de moi comme si tu t'attendais à voir quelqu'un d'autre, et tu t'es exclamée :
« Où est Hannin ?
- Chloé, ai-je murmuré, incapable de faire fonctionner complètement ma voix.
- Mais nom d'un chien ( poursuivais-tu sans me prêter la moindre attention ) il m'avait dit qu'il serait ici ! Il m'a dit, reste où tu es, Herra va ouvrir un passage interdimensionnel entre nous et toi et tu vas pouvoir nous rejoindre... Attends, ne me dis pas que j'ai fait tout ce trajet pour rien ? Hannin !
- Bonjour, ma fille, ai-je dit.
- Ah, toi, ne te mêle pas de ça, s'il te plaît ! Où est mon professeur ?
- Je n'en ai aucune idée, ai-je répondu. Moi aussi j'ai été appelé, moi aussi je m'attendais à les trouver là, et... je suis aussi intrigué que toi.
- Allilallilalorataminazillaminoumimininalalilallo ! » as-tu crié, avant de te mettre à considérer le paysage en mouvement autour de nous. Et puis, au bout d'un moment : « Bon, et qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »
J'ai pensé qu'avancer était la meilleure solution : on sait qu'en navigation Intermédiaire les être humains tendent à être attirés les uns vers les autres, et il y a toutes les chances pour que nous retrouvions Gamiel et Herra, quelle que soit la direction dans laquelle nous partons.
« Nous ne sommes pas au pays du Mi-Chemin, ici, m'a signalé Chloé, hostile. Tu veux encore fuir, je parie ? »
Non ; non, je ne fuirai pas, plus maintenant, je n'abandonnerai pas ma fille, et tant pis si elle ne rêve que de ça ; elle va découvrir que son père n'a rien à lui envier en martière d'obstination. Qu'elle le veuille ou non, elle me suivra.
Et qu'elle le veuille ou non, nous sommes bien au pays du Mi-Chemin.
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