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Nillano

Vendredi 9 décembre 2005

65

Les tribulations d’un Caramène en Ondomo, par Nillano Lazila

 

Quand j’ai demandé à emprunter ce connecteur à la Bibliothèque, j’étais loin de m’imaginer dans quoi je me lançais. Journaliste consciencieux, je m’en suis toujours tenu aux investigations commandées par la direction de mon journal, n’ayant jamais été du genre à me jeter tête baissée sur n’importe quel scoop potentiel. Pour que j’aie agi comme je l’ai fait cette fois-ci, il fallait que les données soient exceptionnelles.

         J’avais emprunté l’appareil dans le seul but de mener une enquête géopolitique que l’on m’avait commandée pour le supplément stéralénologique du journal ; tous les papiers nécessaires avaient été remplis, la démarche était parfaitement officielle ; aussi fus-je particulièrement surpris lorsque je trouvai ce document enfermé dans un des dossiers. Il y avait une vingtaine de pages rédigées dans une langue qui m’était inconnue, précédées d’un chapeau qui disait, je m’en souviens :

 

Traduisez ceci à l’intention d’Audiba Khan. D’Andaios, deuxième jour d’Assidia. Il s’agit du plan détaillé des opérations à mettre en œuvre pour l’occupation de Mazya-Caramina ; faites en sorte que personne ne puisse le voir à l’exception de vous et de la Reine. Si

Le message s’arrêtait là ; sans doute la traductrice, dont j’ai appris plus tard l’histoire et la disparition, avait-elle été interrompue dans son travail, et devait-elle à l’heure qu’il est être fort surprise de ne pas retrouver le connecteur à l’endroit où elle l’avait laissé. Mais ce qui restait était suffisant, non pas pour m’affoler, car ç’aurait pu être une blague de mauvais goût, mais pour me donner une forte envie d’aller vérifier sur place. J’effaçai la plus grande partie du message par sûreté, et j’allai demander au Directeur de me dépêcher à Ondomo pour le couronnement de la Reine ; ce qu’il accepta sans discuter. La nécessité de partir par Ellio m’obligea à laisser le connecteur chez moi, où il a été ensuite récupéré avec la complicité de mon frère ; ces deux technologies sont notoirement incompatibles.

 

J’arrivai à Ondomo en pleine effervescence contenue. La ville bouillait sous couverture, tandis que d’innombrables patrouilles de police sillonnaient les rues de la cité pour contenir d’éventuels excès d’enthousiasme. Il ne me fut pas facile de trouver une chambre d’hôtel, ni une voiture à louer ; je ne sais combien de fois je dus présenter mon absence de papiers à divers fonctionnaires incapables de comprendre que l’on puisse vivre sans carte d’identité. Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre que si je voulais avancer dans mon enquête, ce n’était pas de ce côté-là qu’il fallait chercher, mais du côté des classes populaires, des marginaux, de tous ceux qui échappaient d’une manière ou d’une autre à la société policée d’Ondomo.

Mais il me fallait déjà faire ce pour quoi j’étais venu, à savoir, couvrir le couronnement d’Audiba Khan. Au jour dit, j’étais dans la tribune de presse à m’extasier avec mes confrères venus des quatre coins du monde devant le luxe inouï de la cérémonie, sur les mille voiles et dorures de la robe de la reine qui crépitait des flashs des photographes, comme elle avançait, suivie de son fils, vers l’estrade où les maîtres des sceaux et les gardiens en robes multicolores l’attendaient en rang. La famille royale ( le prince Nedwer se signalait déjà par son absence, même si sa déclaration de guerre n’allait venir que plus tard ) se déployait de chaque côté dans des tenues plus magnifiques les unes que les autres. Ce n’était pas un couronnement à proprement parler – il n’y avait pas de couronne ; chacun des dignitaires vint à son tour s’agenouiller devant la nouvelle Reine pour lui montrer sa soumission, puis elle fit un discours où elle se déclara dorénavant reine d’Ondomo.

C’est à cette même occasion qu’elle annonça sa décision de prendre le dénommé Zahéar comme premier conseiller. Personne n’avait alors jamais entendu ce nom ; il ne faisait pas partie de son entourage d’avant le couronnement ; et la surprise s’accrut encore quand elle le fit monter sur l’estrade et qu’il ajouta son discours au sien. Une figure inconnue, aux traits étranges pour un Ondomien, affirmait clairement sa volonté d’avoir dorénavant la haute main sur la politique du royaume, se présentant comme l’œil et le bras fidèles de la Reine debout à côté de lui. Moi, depuis la tribune de presse, je prenais mentalement note : mon pressentiment me disait qu’auprès de cet homme-là se trouveraient sans doute bien des réponses.

 

         Dès le lendemain, j’entrepris de me repérer dans les méandres de la nouvelle organisation du royaume ; ma carte de presse et moi remontâmes le plus haut possible dans les échelons de la hiérarchie, promettant des interviews à tout va pour assurer mon passage ; mais je n’arrivai pas bien loin. Menacé d’expulsion du territoire si je continuais à empiéter sur le territoire de l’administration ondomienne, je dus me résoudre à abandonner – du moins en apparence.

         Il se trouvait que lors des conférences de presse qui avaient accompagné le couronnement, j’avais fait la connaissance de Sayan. Rédacteur pour un quotidien indépendant de la ville d’Ondomo, il m’avait fait part de ses inquiétudes quant à l’avenir de son journal – et de fait, quand je le revis par hasard quelques jours plus tard, il était au chômage, son quotidien ayant été officiellement interdit par le nouveau pouvoir en raison de ses prises de position peu conformes. Ma position d’étranger lui inspirant confiance, il s’épancha, et me confia toute son inimitié pour Audiba Khan et son gouvernement qui s’annonçait délà tyrannique. En retour, je lui parlai du connecteur, et lui confiai mon envie d’aller enquêter de plus près sur le fameux Zahéar. Et, ensemble, nous décidâmes de nous lancer à l’assaut de la forteresse de l’État ondomien.

 

         Les précédentes enquêtes de Sayan lui avaient permis de lier amitié avec des membres plus ou moins bien placé du personnel du palais royal ; et il ne nous fallut pas longtemps pour entrer en contact avec la directrice des femmes de chambre de la tour où se trouvaient les bureaux de Zahéar. Entrer tous les jours en fraude dans le palais, passer des heures dissimulés dans les placards, contacter des gens aux méthodes hautement illégales, multiplier les écoutes et les piratages informatiques à un point que même mon frère n’a jamais osé, le tout dans la peur permanente d’être surpris par la police – je ne vous dirai pas le détail de toutes ces recherches fastidieuses – mais nous étions motivés par l’espoir de trouver du nouveau, et la conscience de mener une tâche importante.

 

         Au bout d’une semaine, nous avions rassemblé assez de révélations pour faire sauter le royaume, ou du moins c’était ce qu’il nous semblait. Les visées de Zahéar sur Mazya-Caramina étaient prouvées : ne manquait plus que le plan d’invasion du connecteur, qui allait arriver par hasard par la suite. Nous découvrîmes également qu’il se proposait de faire tomber en panne toutes les Ellio de Mazya-Caramina – mais surtout, nous découvrîmes qu’il n’était qu’un maillon dans une chaîne. Nous n’avions pas tardé à nous rendre compte qu’il recevait autant d’ordres qu’il en donnait. Il nous restait à savoir de qui.

 

Nous décidâmes de tenter un dernier coup d’éclat, le plus difficile, le plus improbable : entrer dans le bureau même de Zahéar pour y découvrir de qui provenaient ces messages que nous entendions affluer le long de nos écoutes téléphoniques. Nous dénichâmes un ex-cambrioleur expert qui voulut bien nous accompagner ; la préparation fut longue et émaillée de problèmes ; mais quand tout fut au point, nous nous laissâmes encore une fois enfermer dans le palais par les femmes de chambre, et nous passâmes à l’attaque, défiant les alarmes et les serrures.

Nous étions dans le bureau ; et, tandis que notre cambrioleur faisait le guet à l’entrée et que Sayan mitraillait tout ce qui passait à portée de son appareil photo, je faisais le tour des dossiers importants, fébriles, mon cœur battant la chamade comme il ne l’avait encore jamais fait que devant la femme que j’aime. Nous n’avions que quelques minutes, pas le temps de lire en profondeur ; mais enfin je trouvai une boîte fermée portant une inscription dans le même alphabet que celui du document sur le connecteur. La tenant tant bien que mal dans mes mains moites, je la tendis à l’expert qui la déverrouilla en quelques minutes.

 

Une bouffée d’un gaz aux lueurs argentées s’échappa de la boîte, le froid m’envahit de la pointe de mes doigts jusqu’au plus profond de mon corps, et je perdis connaissance.

         Je me réveillai seul, au fond d’une geôle, encore tout engourdi – le froid réel remplaçait petit à petit dans mes os le froid du soporifique. Je ne pouvais faire que quelques pas dans l’espace exigu de la cellule, avant de me rasseoir, terrorisé, persuadé à chaque instant que l’on allait venir m’interroger, me torturer sans aucun doute. Jamais personne ne vint. Zahéar n’avait pas même imaginé un instant que je puisse avoir découvert quelque chose d’important.

Peut-être suivait-il mon enquête depuis le début. Peut-être m’avait-il volontairement piégé.

Peut-être aussi s’en moquait-il éperdument.

 

         J’ignore combien de jours je restai seul dans ce cube gris, comme suspendu dans le vide, sans rien soupçonner de ce qui pouvait se passer à l’extérieur, sans voir personne ni rien que le plat de nourriture infâme qui se glissait seul trois fois par jour à travers ma porte de fer. Un jour, on m’amena une compagne de cellule. Elle, on n’avait visiblement pas jugé qu’elle ne savait rien. Elle portait des marques de coups violents sur le visage mais à voir son expression, il était évident qu’elle n’avait rien dit. A moi non plus elle ne dit rien. Elle paraissait attendre ; j’étais bien en peine d’imaginer quoi.

Enfin, quelques jours après son arrivée, cela arriva. Des explosions firent retentir les murs ; et bientôt notre porte céda brutalement pour laisser la place à un groupe d’hommes armés que ma compagne accueillit comme des amis invités pour le thé. Eux, de leur côté, lui parlaient avec respect, s’inquiétaient de ses blessures ; et tous de sourire, et personne ne faisait la moindre attention à moi. Je crus utile de me signaler.

« Qu’est-ce qu’on fait de lui ? demanda un homme. On le laisse là ?

- Nous n’allons pas nous encombrer d’une personne de plus que prévu, repartit un autre.

- Attendez ! intervins-je. Je peux peut-être vous aider. Je suis entré dans le bureau de Zahéar. J’ai vu la plupart de ses dossiers importants. Je sais des choses…

- Qui nous dit que vous dites vrai ? répondit le premier.

- On se préoccupera de ça plus tard, dit la femme, et son autorité prévalut aussitôt. Il peut nous être très utile, emmenons-le ; mais ne tardons pas ici. »

Je me retrouvai entraîné dans une évasion épique, à courir derrière mes sauveurs qui mitraillaient allègrement autour d’eux pour faire le vide. Je me croyais dans une cave, nous étions au-dessus des nuages ; d’un balcon, nous sautâmes dans un dirigeable qui passait juste à ce moment-là, dans une synchronisation parfaite. Et ainsi me retrouvai-je prisonnier du groupe de la dénommée Imen.

Grâce aux informations que je leur ai données, elle a pu monter en un temps record son expédition au Palais, qui a conduit directement à l’insurrection actuelle et aux événements qui ont été racontés récemment sur ce journal. J’ignore si je dois m’en vouloir ; à aucun moment il ne me semble avoir eu le choix. J’attends de voir ce que l’avenir apportera dans cette conjoncture compliquée.

 
Par Nillano Lazila, pour Argantia soir, le vingt-quatrième jour d'Omandia
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