Exclusif : des nouvelles de l’Alliya !
par Doréo Lazila, envoyé ( très ) spécial d’Argantia soir ( tellement spécial en fait qu’ils ne sont même pas au courant de l’avoir envoyé )
Le vent fouette les vagues et secoue les voiles du navire qui s’éloigne du port de Léidi. Il fait presque chaud, en ce jour de Noristia, et l’Alliya, Allimano de son prénom, se paie insolemment la tête de notre envoyé spécial et de son style soi-disant journalistique. Notre envoyé spécial apprécierait que l’Alliya, Allimano de son prénom, le laissât faire son travail tranquille. Merci.
Je disais donc : le vent fouette les voiles, secoue les vagues ou l’inverse, bref nous sommes sur un bateau. Ce bateau est parti ce matin à l’aube à destination de la Cité Internationale de Leal Meriman, dans l’archipel d’Omer, qu’il devrait atteindre dans environ une semaine si le vent est bon. C’est là-bas que l’Alliya, Allimano de son – lâche-moi Allimano je te promets j’arrête – a décidé de mener son enquête, sur un sujet qui lui tient à cœur : la cause des désordres actuels en Mazya-Caramina.
Retour quelques jours en arrière. Doréo Lazila, photographe professionnel à la rédaction du plus grand quotidien de la presse caramène, s’apprête à solliciter une entrevue avec Laurina II, reine de Mazya-Caramina, et pour cela recherche activement le meilleur moyen d’entrer dans ce fichu palais gardé de partout. Alors qu’il s’applique ainsi honnêtement à son métier, une paire de gardes surgit, l’arrête et lui demande ce qu’il fait là. A sa réponse comme quoi il met en application la liberté de la presse, les gardes se préparent à l’envoyer promener comme à l’accoutumée, quand tout à coup toutes les lumières s’éteignent et une chape d’obscurité s’abat sur le palais. La Grande Panne a commencé.
N’écoutant que son courage, votre reporter élimine ses adversaires d’une bourrade dans les côtes pour l’un et d’un croche-pied pour l’autre ( oui, on ne dirait pas à me voir mais je suis un vrai guerrier ) et se précipite dans la direction des appartements royaux. Étant depuis longtemps passé maître dans l’art de crocheter les serrures ( ne le dites pas à ma mère ), il entre sans encombre, mais ne trouve sur les lieux qu’un jeune homme d’une quinzaine d’années, le voyageur Intermédiaire Sacha Castelli, actuellement de passage au palais et quelque peu en froid avec notre envoyé spécial depuis que la photo le représentant en train d’embrasser la Reine a fait la une de quelques torchons il y a deux mois. Comment pouvais-je savoir, moi, qu’on allait me voler ces clichés ?
« Tiens, encore vous ! s’exclame le jeune Intermédiaire. Qu’est-ce que vous voulez cette fois-ci ?
- Parler à la reine, si possible…
- Pas possible, rétorque Sacha Castelli. Elle est partie hier pour Ondomo en emmenant avec elle cette vieille barbe de Chancelier et elle n’a rien voulu me dire sur ce qu’elle allait y faire. Les filles ! Moi qui débarque du pays du Mi-Chemin rien que pour la voir… Enfin bref elle n’est pas là, donc vous pouvez partir. Oh, attendez ! Vous connaissez une certaine Cléo ou Chloé je ne sais plus qui ?
- Chloé Zinalla, la fille du voyageur ? Je ne l’ai pas sous la main dans l’immédiat mais en principe je sais où elle est, pourquoi ?
- Lauri a laissé une machine pour elle, une espèce d’ordinateur, en disant qu’il y avait des choses pour elle et pour son père dedans. Vous n’avez qu’à la lui amener ; moi j’essaie de mettre la main sur quelqu’un qui puisse me renseigner. Oh, au fait, vous ne savez pas pourquoi on a coupé le courant ? »
Pendant ce temps, à l’autre bout du royaume, Allimano Alliya finit de libérer les prisonniers de la section de la Bibliothèque de Doraími, dernière sur sa liste, lorsqu’elle se trouve tout à coup encadrée par une escouade de policiers la sommant de venir avec elle. Résistant vaillamment à l’envie de tous les changer en limaces, la Plus Grande Magicienne du Monde les suit jusqu’au commissariat central de la ville, où, à la lumière vacillante de quelques bougies repêchées dans le grenier pour pallier la panne, elle se retrouve face à face avec l’imposante figure de Mira Mina Ellaía, la responsable de l’Andellio.
« Bonsoir, Allimano.
- Bonsoir, ma tante. ( Il faut savoir que bien que leurs deux lignées se soient séparées il y a plus de mille cinq cents ans, Allimano appelle toujours Mira Mina « ma tante ». Mira Mina la laisse faire car elle croit que c’est une marque de respect. En fait, Allimano le fait parce qu’elle sait que ça l’énerve. Bon, revenons à notre sujet. ) Que me vaut de vous voir ici ?
- Allimano, répond la Responsable de l’Andellio, puis-je savoir ce que vous fabriquez ?
- L’Alliya fait son devoir civique, répond-elle avec une révérence. On n’allait tout de même pas laisser ces pauvres gens poireauter ad vitam aeternam avec rien d’autre que des livres universitaires pour s’occuper ! Ce serait inhumain !
- Cela ne vous regarde pas, rétorque Mira Mina. Quelqu’un vous a demandé quelque chose ? Vous avez une mission de l’État ? Non, alors de quoi vous mêlez-vous ? Par votre faute, des gens importants nous auront échappé, des informations capitales seront sans doute perdues, et…
- Et depuis quand une Grande Fée de la Lignée Ellaía a le droit parler au nom de l’État ? Est-ce que la loi de l’Équilibre aurait changé pendant que j’avais le dos tourné ?
- Je parle au nom du Conseil Royal…
- Sauf que Lauri n’est même pas au courant de vos embrouilles ! Et d’abord, chère tante, excusez-moi mais vous n’avez pas d’ordres à me donner. Techniquement et d’après les lois des Lignées, c’est moi votre supérieure, et présentement j’ai des choses à faire. Excusez-moi.
- Allimano, asseyez-vous et écoutez-moi ! La situation est grave… Vous ne comprenez donc pas que nous sommes en situation de guerre ?
- De guerre ? ( là Allimano s’arrête net et se laisse tomber sur la chaise en face de Mira Mina. ) Vous êtes sûre que vous ne poussez pas un peu loin la rhétorique, là, ma tante ?
- De guerre, dis-je. Que croyez-vous que signifient ces « négociations » à Ondomo ? Ces pannes qui paralysent le pays, c’est une première offensive ! Nous devons nous préparer, même si cela implique des mesures qui ne plaisent pas forcément à tout le monde…
- En guerre mais contre qui ? Ondomo ?
- Nous ne le savons pas… nous ne savons rien… peut-être Vanna et la reine ont-ils des informations là-bas, mais nous n’avons aucun moyen de communiquer avec eux… Il est sûr que les Ondomiens sont mêlés à cette affaire mais nous ignorons en quoi. Il faut être très prudent. Autrement dit Allimano, rentrez chez vous et n’en sortez plus.
- Vous savez bien que je ne le ferai pas de toute façon, alors pourquoi est-ce que vous me le demandez ?
- Allimano, je vous en prie, c’est peut-être illusoire de demander ça de vous mais soyez un peu raisonnable ! Tenez, je vais vous dire quelque chose qui vous y aidera peut-être. Jusqu’à la panne, j’étais en contact avec la direction des services secrets ; ils venaient de recevoir un rapport de l’officier Argent 15-336 qui était parti interroger le mari d’Aniali Praxiolina, la chercheuse disparue. Il apparaît que celle-ci avait reçu le document des mains d’un de ses collègues, un géographe qui revenait de Leal Meriman.
- La Cité Internationale ? Fichtre ! C’est vrai que le document de Chloé mentionnait Andaios… Effectivement, l’affaire a l’air de taille… Et où est-il ce monsieur ?
- Justement – il est très malencontreusement mort dans un accident douteux deux jours plus tard.
- Aïe !
- Comme vous dites. J’espère que cela vous incite à réfléchir, et que vous voudrez bien rentrer chez vous à présent.
- Euh… Chez moi ? Nous sommes ici à Doraími… Je ne me vois pas rentrer à Argantia à pied…
- Je croyais qu’un peu de téléportation ne vous dérangeait pas, insinue Mira Mina. Bon, je vous ramène, mais il faudra me promettre de rester tranquille !
- Promis », ment-elle éhontément – ah la voilà qui revient je dirai donc : « Promis », déclare-t-elle avec une insolente bravoure. Voilà t’es contente ? Et tu liras ça plus tard ; d’ailleurs comment veux-tu que je continue à chroniquer tes exploits si tu me transformes en crapaud ?… Bref, Mira Mina ramène notre héroïque Alliya dans sa maison d’Argantia, où elle retrouve votre reporter revenant du Palais avec le connecteur sous le bras. Là, ils tiennent une conférence au sommet ( au quatrième étage, même ), et Allimano décide d’aller voir sur place.
Soit à Leal Meriman, Cité de tous les peuples, siège du Conseil International des États, rien de moins que l’autre bout du monde. Ou à peu de choses près.
« C’est faisable, décrète Allimano. Nous pouvons prendre un voilier ici, à Argantia, et descendre le Ciyao jusqu’à Léidi où nous sauterons dans un grand porteur océanique. Il y en a toujours un ou deux à faire relâche. Et vite, avant que Mira Mina ne nous mette le grappin dessus.
- Mais…
- Quoi, tu as autre chose à faire en ce moment ?
- Rien du tout ! Argantia soir a suspendu ses publications pour la durée de la panne. Mais… le connecteur que m’a donné Sacha pour Clo…
- Emmène-le ! De toute façon on ne peut pas le lire tant qu’on sera sur le territoire caramène. Et puis, qui sait ! En menant notre propre enquête, on croisera peut-être ton frère !
- Et tu crois que ça me fait plaisir comme perspective ? »
Ainsi les deux vaillants enquêteurs sont-ils partis, prenant à peine le temps d’écrire un mot pour dire à Rénando Alliyo de prendre le commandement de la Lignée en l’absence de sa fille, et prenant un malin plaisir ( je dois l’avouer ) à semer tous les espions que Mira Mina avait dissimulés dans les parages. Nous sommes montés ce matin à bord de l’Étincelante, grand porteur océanique sous les ordres du commandant Farim Lynan, battant pavillon de la Compagnie du Sud, longueur 112 mètres, hauteur 190 mètres, 1500 mètres carrés de voile, vitesse de croisière 100 km/h, et à destination de Leal Meriman avec escale à Mazalad. Le vent est bon, le ciel est clair, la mer est calme.
L’Alliya, Allimano de son prénom, jouissant du vent marin :
Votre reporter photographié par surprise en pleine rédaction par l’héroïne de son reportage qui lui a fauché son appareil :







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