Eh bien figure-toi Seb que je ne suis pas très rassurée non plus.
Nous avons tenu un conseil de guerre à trois, moi, le directeur ( peu habitué à devoir faire face à la disparition de ses subordonnées ) et Doréo ( qui doit commencer à se dire qu’il y a là de quoi faire un article tout à fait intéressant ). C’est moi, la plus jeune, qui ai plus ou moins dirigé le débat ; je suppose que j’ai le tempérament pour ça, ou plus probablement que ce sont mes deux acolytes qui ne l’ont pas du tout.
« Oh, et puis flûte, a été le mot final de mes cogitations. Une géographe qui disparaît d’un endroit d’où personne ne peut entrer ni sortir, ça doit être suffisant pour sortir Mira Mina de sa cachette ! Monsieur le directeur, allez au palais et demandez à lui parler – un personnage aussi important que vous, on est forcé de vous laisser entrer ! Doréo, qu’on le flanque dehors, je ne dis pas, mais vous… »
Bref, je l’ai tant encouragé, admonesté, invité, engueulé que notre pauvre directeur a fini par vaincre son apathie naturelle de contemplatif patenté, et par accepter de faire 500 mètres sous l’eau jusqu’au palais ; je l’ai tout de même accompagné pour être sûr qu’il ne se perde pas.
( Pour information, voici une petite vue du palais royal d’Argantia : )
Bien sûr, nous ne nous sommes pas pointés comme deux idiots devant la grande porte que vous voyez ici représentée ; nous sommes passés par derrière ; le directeur connaissait les lieux. Ce qui ne nous a pas empêchés de nous faire refouler aimablement par une paire de gardes cachés derrière deux énormes parapluies.
« Mais je suis le directeur de la Bibliothèque ! s’est offusqué le directeur, sidéré que sa noble position lui valût aussi peu d’égards. J’ai des choses urgentes à dire à Mira Mina !
- Mira Mina a un réseau Ellio entier à remettre en marche, a répondu un des gardes ; elle n’a pas de temps à perdre avec des cas particuliers. Désolé, monsieur le directeur.
- Mais enfin… C’est important ! Une de mes chercheuses a disparu, et nous pensons que…
- La réunion qui se tient actuellement concerne les seuls membres du Conseil royal. Je ne crois pas que vous en fassiez partie. Toutes nos excuses. »
Nous sommes revenus assez piteusement à l’appartement de Nillano Lazila, où Doréo a accueilli nos personnes détrempées avec deux grands bols de café chaud et un certain nombre d’éclats de rire.
« C’était couru d’avance, a-t-il déclaré joyeusement quand nous lui avons expliqué ce qui s’est passé. Les gardes sont inflexibles ; je me suis fait rembarrer assez souvent moi-même pour le savoir.
- Et tu n’aurais pas pu nous le dire plus tôt ? j’ai protesté en m’essorant les cheveux. On n’aurait pas risqué la noyade !
- Bof… Tu avais l’air de penser que c’était normal qu’on me flanque dehors, alors…
- C’est ça, fais le malin, ai-je déclaré avec hauteur en m’affalant dans le fauteuil le plus proche ; je suppose que tu as une brillante idée pour nous tirer de là ?
- Eh bien…a-t-il répondu. Vous voulez mon avis ?
- Allez-y toujours, au point où on en est, a soupiré le directeur.
- Eh bien… Aux grands maux, les grands remèdes, a annoncé Doréo. Et, en ce qui me concerne, les grands remèdes s’appellent Allimano Alliya. »
Je l’ai regardé avec surprise, et le directeur a manqué s’étrangler avec son café. Évidemment, vous qui n’avez jamais entendu ce nom-là, vous aurez peut-être du mal à comprendre exactement ce qui a motivé cette réaction ; mais pour nous, ç’a été on ne peut plus instantané.
Allimano est l’Alliya ; elle n’est pas la seule Alliya, mais elle est la seule à être l’Alliya.
…Comment ça chuis pas claire ? Ah, bon. Je réexplique. Basiquement, la Lignée Alliya est une grande famille de magiciens caramènes qui a toujours été proche du pouvoir depuis des siècles ; ils détiennent apparemment toutes sortes de secrets tellement secrets qu’on n’est même pas sûr qu’ils existent, et, à chaque génération, l’aînée des femmes de la lignée est choisie pour être l’Alliya en titre, ou l’Alliya tout court, c’est-à-dire le chef de la lignée. La plupart du temps les gens se sont débrouillés pour que ce soit une vieille et sage enchanteresse ; sauf qu’avec Allimano, quelque chose a cafouillé. Elle a vingt-quatre ans, elle est techniquement La Plus Puissante Magicienne Du Monde, elle garde des informations dont dépend sans doute l’avenir du monde et elle est complètement folle – ou c’est du moins l’impression que j’en ai depuis mon domicile stéralénien.
« Tu la connais ? j’ai demandé à Doréo ( pour ce qui est du directeur, la tête qu’il faisait montrait assez que lui la connaissait très bien ).
- Tout le monde connaît Allimano Alliya, a-t-il répondu en haussant les épaules ; enfin, il se trouve qu’on est amis, oui. Et je pense que s’il y a quelqu’un qui peut nous aider, c’est bien elle.
- Mais… ai-je objecté. S’il y a une réunion du Conseil Royal en ce moment même au palais, elle doit y être ; il n’y a pas moyen de l’approcher plus que Mira Mina.
- Laisse-moi faire et ne t’inquiète pas, qu’il m’a rétorqué avec une insupportable confiance en lui.
- Qu’on ne s’inquiète pas ? s’est écrié le directeur. Vous proposez de mêler Allimano Alliya à cette affaire et vous voulez qu’on ne s’inquiète pas ? Mais les catastrophes se bousculent pour être sur son chemin ! Le désastre suit ses pas en permanence !
( Il est comme ça notre directeur, assez lyrique si on le laisse faire. )
- Vous ne connaissez pas Allimano, a répondu tranquillement notre photographe. Elle est beaucoup moins catastrophique qu’elle n’en a l’air. Tenez, je m’engage à vous la ramener avant la fin de la soirée. »
Et il est reparti sans autre forme de procès.
On l’attend encore.
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