Il pleut toujours.
Nous avons passé la nuit dans l’appartement de Nillano Lazila, le directeur et moi ; moi parce que je n’avais nulle part où aller ( et pas de quoi me payer l’hôtel ), et lui pour ne pas quitter d’un pouce son bien-aimé connecteur. En gentille petite Stéralénienne, je lui ai ouvert un autre blog, dont je ne vous donne pas l’adresse – à moins que votre navigateur ne comprenne les caractères caramènes, auquel cas je serai ravie de discuter avec des compatriotes – pour qu’il puisse parler avec ses Bibliothécaires coincés à Nandoí avec Seb.
Des autres sections de la Bibliothèque, nous n’avons aucune nouvelle ; seulement, quelqu’un à Nandoí a réussi à mettre la main sur un plan général, et nous connaissons maintenant leur localisation à toutes. Mais évidemment, pas question d’y aller tant que le réseau Ellio ne sera pas rétabli, ou au moins tant que nous n’aurons pas un moyen de transport digne de ce nom ; ce qui n’a pas l’air près d’arriver.
C’est le chaos total, ici à Argantia. Les gens sont calfeutrés chez eux à cause de la pluie ; les magasins sont fermés, et surtout personne n’y comprend rien. Le réseau Ellio fonctionne depuis bientôt mille ans ; bon, je ne dis pas qu’il n’y ait pas eu quelques aléas au départ, les premiers siècles on ne savait jamais trop où on allait arriver quand on entrait dans une cabine de téléportation, mais maintenant cela fait si longtemps qu’il fonctionne que toute la vie caramène s’est organisée autour.
Les gens n’ont pratiquement pas de voitures, ils n’ont pratiquement pas le téléphone, ils n’ont jamais inventé Internet – ça allait toujours aussi vite d’aller voir les gens en personne. Tout se basait sur le réseau, et maintenant que le réseau débloque, ils sont complètement perdus.
Doréo Lazila, après nous avoir si généreusement prêté l’appartement de son frère, nous a déclaré qu’il rentrait chez lui ; mais quand je vois l’état dans lequel il est revenu cet après-midi, cela ne m’étonnerait pas qu’il ait à nouveau passé la nuit sur son arbre, à essayer de surprendre un ou deux secrets d’État. Il m’a l’air plutôt obstiné comme journaliste ; à moins que ça ne l’amuse de jouer les espions. Je crois qu’il y a surtout de ça.
( Je vous mets ici sa photo : il a tenu à se photographier lui-même, ce qui vous donne une idée de son talent. )
Quand je lui ai demandé ce que faisait son frère, il a eu l’air embarrassé. Je crois qu’ils ne se parlent pas beaucoup, tous les deux. J’ai plus ou moins compris que Nillano Lazila s’était rendu à Ondomo à l’occasion de la montée sur le trône de leur nouvelle Reine, événement international s’il en est d’autant plus que c’est la première fois qu’une femme accède à ce poste dans ce pays de machos. Mais s’il travaille sur Ondomo, qu’est-ce qu’il faisait avec un connecteur destiné à observer la Stéralèna ? Un appareil aussi rare ne se confie pas à n’importe qui ; si on le lui a prêté c’est qu’il en avait besoin. Mais pourquoi ? Doréo n’en sait rien, et moi non plus.
Et puis il y a aussi que cela fait maintenant plusieurs semaines que la Rédaction n’a pas eu de ses nouvelles – pas depuis le dernier article qu’il leur a envoyé de là-bas. Doréo dit bien que son frère a tendance à se prendre très au sérieux comme journaliste et que c’est tout à fait son style de s’embarquer dans des enquêtes interminables sans donner signe de vie, mais j’ai l’impression qu’il est plus inquiet qu’il ne veut le faire croire.
J’ai essayé d’envoyer un e-mail à maman pour lui donner de mes nouvelles, mais tu parles, il n’y a pas de logiciel de messagerie sur ce fichu connecteur. J’espère qu’elle lit ce blog de temps en temps, et qu’elle ne stresse pas trop ( mais j’en doute, surtout avec Noamia à la maison ). J’ai à moitié envie de rappeler Lithel et de rentrer ; mais je crois qu’il n’y a plus un seul téléphone qui fonctionne dans toute la ville.
Jamais rien de tel n’était arrivé en Mazya-Caramina.
La pluie qui tombe sans arrêt depuis une semaine. Les Ellio qui lâchent. Le téléphone qui débloque. Les journalistes et les voyageurs de mondes qui disparaissent. Il se passe quelque chose.
Mais quoi ?
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