Seb, mesdames et messieurs les bibliothécaires, et accessoirement mesdames et messieurs les lecteurs,
Victoire ! Ç’a été laborieux mais j’ai enfin réussi à mettre la main sur ce fichu connecteur. Il est devant moi à l’heure où je vous écris, réfugiée dans un appartement du centre d'Argantia, tandis que la pluie martèle à grand fracas les carreaux, et que ma veste essaie tant bien que mal de sécher sur le radiateur qui sera bientôt noyé.
Comme prévu, donc, c’est hier au milieu de l’après-midi que le transfert m’a débarquée avec armes et bagages juste devant l’Andellio d’Argantia. Je signale d’ailleurs qu’à quelques mètres près on se payait la salle des Auras. Mais je suppose que ce n’est qu’une preuve de plus de l’habileté de Lithel : toujours passer le plus près possible des catastrophes, pour montrer avec quel brio on sait les éviter.
Enfin, toujours est-il que je me suis précipitée à l’intérieur ( les salles de téléportation, celles du rez-de-chaussée, sont évidemment en libre-accès ) en me mouillant le moins possible, et que j’ai réussi à mettre la main sur un pauvre sous-fifre à l’air complètement désespéré qui m’a appris que :
1/ non, Mira Mina n’était pas là et non, il ne savait pas où elle était ;
2/ ce n’est pas seulement l’Ellio de la Bibliothèque qui ne fonctionne plus. Ce sont toutes les Ellio de la ville et peut-être même toutes les Ellio de Mazya-Caramina.
Vous auriez dû voir l’état de ce malheureux quand il m’a dit ça – et c’est vrai que c’est inouï ! Jamais encore le réseau Ellio n’était tombé en panne ; même au moment des désastres climatiques de 73.IX c’était une des rares choses qui étaient restées fonctionnelles. Au début je n’y croyais pas ; et puis il m’a invitée à entrer dans une cabine de téléportation au hasard ; je l’ai fait et j’ai constaté.
« Je peux rester en attendant que Mira Mina revienne ? j’ai demandé.
- Je ne vais pas vous laisser dehors par ce temps », m’a répondu ce galant homme. Et c’est ainsi que je me suis retrouvée à prendre le thé dans une des salles supérieures de l’Andellio, avec mon sous-fifre complètement crevé et un drôle de type qui, d’après lui, était également ici à attendre Mira Mina.
« Mais je le connais ! j’ai dit en voyant l’individu. Vous êtes le directeur de la Bibliothèque, c’est bien ça ? ( Et de fait, il n’était pas difficile à reconnaître, la photo ci-dessous, extraite des archives de Doréo, vous donnant une idée de son costume habituel : )
- Et toi tu es la fille de Zinalla, m’a-t-il répondu en tournant les cernes vers moi ( il avait vraiment l’air dans un drôle d’état ce pauvre homme. ) Des nouvelles de ton père ?
- Aucune, j’ai répondu. Vous n’êtes pas dans votre Bibliothèque ?
- Je sors une heure pour aller voir quelqu’un, et quand je reviens, je suis enfermé dehors… Quelle histoire, ma petite fille, mais quelle histoire !
- Mais aussi, quelle idée, aussi, d’installer une Ellio comme seule entrée de votre Bibliothèque ! Une porte n’aurait pas fait l’affaire ?
- Ce n’est pas aussi simple que ça… Vois-tu, c’est que la Bibliothèque n’est pas à Argantia !
- Hein ?
- Peu de gens le savent… Le gouvernement qui l’a fait construire avait quelques ennuis budgétaires, aussi, plutôt que de payer un bâtiment entièrement neuf, il s’est contenté de réutiliser de vieux locaux dispersés un peu partout en Mazya-Caramina et de les faire relier par Ellio. Seul le hall d’entrée est à Argantia.
- Et les autres pièces ? où sont-elles ? j’ai demandé, sidérée.
- Ma petite fille, je t’avouerai que je n’en ai aucune idée. Il y a un plan quelque part dans la Bibliothèque, mais…
- Mon frère est dedans, et il a dit qu’il était monté au sommet d’une tour.
- Une tour ? Hmm, ce doit être la section de Nandoí, on y a récupéré une vieille forteresse du temps de la guerre civile…
- Seb est à Nandoí ? Fichtre !
- Qu’est-ce que cela change ? Dans tous les cas, nous ne pouvons pas bouger d’ici, a soupiré le Directeur en s’affalant sur la table. Vous n’avez vraiment aucune idée de quand Mira Mina va revenir ? a-t-il demandé à l’assistant.
- Pour la six mille cinq cent soixante-dix-huitième fois, non », a répondu l’assistant, et il est parti s’occuper de deux personnes qui venaient d’arriver tout aussi désemparées que nous. Le directeur et moi sommes restés à nous regarder dans les yeux par-dessus nos bols de thé, jusqu’au moment où je me suis levée d’un bond.
« Ah mais on ne va pas se laisser faire ! j’ai dit ( le directeur a fait un bond de vingt centimètres sur sa chaise ). Et d’abord, il faut retrouver le contact avec la Bibliothèque. Venez avec moi, on va à Argantia soir leur demander leur connecteur.
- Comment ?
- Je pourrai reparler à Seb, il pourra peut-être trouver ce plan dont vous parlez, il y aura peut-être une solution, et de toute façon je ne vais pas passer l’après-midi à prendre le thé ! Venez, j’aurai peut-être besoin de vous.
- Mais… les bureaux d’Argantia soir sont à l’autre bout de la ville…
- Et alors ? Vous avez des jambes !
- La pluie…
- Oh ! vous me cassez les pieds. On y va et puis c’est tout. »
Et nous y sommes allés ; et effectivement, il y avait une trotte, et à la fin vous auriez eu du mal à faire la différence entre une serpillière et moi. Une serpillière déprimée parce que le Directeur n’a pas cessé de gémir tout le long du trajet, jusqu’au moment où nos humides personnes ont enfin pu s’essorer dans le hall désert du plus grand quotidien de la presse caramène.
Une secrétaire a accouru nous demander ce qu’on cherchait ici ; j’ai répondu que c’était un connecteur et que nous étions là en mission officielle de l’État ( le directeur était trop HS pour contredire ). Elle n’avait même pas l’air au courant de l’existence de cet engin. J’ai demandé à parler au patron ; le patron n’était pas là ( le patron n’est jamais là ). Finalement, elle a bien voulu consulter les fichiers du journal, et elle nous a emmenés dans son bureau, où nous sommes restés là à dégouliner pendant qu’elle fouillait dans ses papiers.
« Connecteur, connecteur… ah ! voilà. Prêté à un de nos rédacteurs. Nillano Lazila, du service politique.
- Et où est-il, Nillano Lazila du service politique ? »
Nillano Lazila du service politique était en mission à deux mille kilomètres d’ici, dans le royaume d’Ondomo, où il enquêtait sur le couronnement de la nouvelle Reine. Le directeur a signalé que s’il était parti par le réseau Ellio, il n’avait certainement pas emmené le connecteur avec lui : c’est un appareil trop complexe pour qu’on puisse le transporter de cette façon. Nous nous sommes donc acheminés à la queue leu leu, la secrétaire, moi et le directeur, vers le bureau de Nillano Lazila, qui comme de juste était fermé.
Ce n’était pas un problème ; s’il y a une chose que je commence à savoir faire avec mes pouvoirs magiques maintenant, c’est crocheter les serrures, et j’étais trop énervée pour faire trop attention à ce qui est légal ou pas. J’ai quasi fait exploser la porte et nous sommes entrés ; mais de connecteur, point.
« Il a dû l’emmener chez lui », a dit la secrétaire. J’ai demandé où c’était, chez lui ; elle ne savait pas, le collègue qui s’occupait de ce genre de choses n’était pas là, coincé à l’autre bout du pays par la panne d’Ellio, évidemment. Par contre, il y en avait un qui pouvait peut-être le savoir : c’était le frère de ce M. Lazila, qui travaillait également à la Rédaction. Où était-il, ce frère ? Elle nous a confié, avec un grand soupir ( visiblement elle avait bien des choses à dire sur le frère en question ) qu’elle n’en avait aucune idée.
Le directeur, complètement découragé, voulait retourner à l’Andellio continuer d’attendre Mira Mina ; mais j’étais bien décidée à ne pas abandonner la partie ici. Au grand effroi de la secrétaire, nous avons commencé à fouiller les bureaux déserts de fond en comble, à la recherche de l’adresse de Nillano Lazila ; nous avons mis sens dessus dessous des dizaines de tiroirs, démoli plusieurs serrures supplémentaires, et j’ai même fait une tentative pitoyable pour pirater l’ordinateur central, sans arriver à autre chose qu’à déclencher toutes les sonneries d’alarme de l’étage. Finalement, la secrétaire nous a mis dehors sans trop de ménagement, et nous en avons été réduits à retourner, tout aussi pitoyables que nous étions venus, à l’Andellio. Mira Mina n’avait toujours pas réapparu, et, après un léger repas que le malheureux assistant s’est cru obligé de nous offrir, j’ai fini par m’endormir sur ma chaise tandis que le directeur faisait les cent pas entre les meubles.
Ce n’est pas le jour qui m’a réveillée, étant donné qu’il pleuvait toujours des cordes et que le peu de lumière qui parvenait à l’intérieur avait dû se frayer un chemin à travers des rideaux d’eau ; mais il se trouve que le matin était revenu et que j’ai estimé qu’il était temps de refaire une expédition à Argantia soir. J’ai secoué le directeur qui avait fini par s’affaler sur la table et nous sommes repartis ( plut ou moins ) vaillamment.
Alors que nous fouillions toujours désespérément les tiroirs de la secrétaire horrifiée, miracle ! La porte s’ouvre, et nous voyons entrer un jeune type qui n’aurait pas été plus mouillé s’il avait passé la nuit dans un lac. Ignorant les cris de la secrétaire, il essore sa veste détrempée, faisant tomber des litres d’eau par terre, et la jette allègrement sur le fauteuil le plus proche.
« Misère ! s’écrie la secrétaire en avisant son parquet semé de flaques d’eau. Où est-ce que vous étiez encore ?
- Au Palais, répond le jeune type en secouant la tête pour s’ôter les cheveux de devant les yeux.
- Au Palais ?
- Bon, d’accord ; devant le palais, pour être exact – que voulez-vous, ils n’ont pas voulu me laisser entrer, alors je me suis posté sur un arbre et j’ai écouté par la fenêtre.
- Toute la nuit ?
- A peu près, oui, mais je n’ai rien entendu. Mira Mina a beaucoup parlé, mais avec le bruit de la pluie…
- Mira Mina était au palais ? s’est écrié le directeur.
- Évidemment ; vous ne savez pas que la reine a ordonné une réunion de crise ? Ils y ont été toute la journée d’hier et ça dure encore ce matin ; seulement, un garde a fini par me voir et m’a jeté dehors. Aucun respect pour la liberté de la presse. Pourquoi ?
- Oh ! a fait la secrétaire. Monsieur vous cherche, a-t-elle dit en désignant le directeur. Au sujet d’un appareil prêté à votre frère…
- C’est vous le frère ! » je me suis écriée, ravie. Il m’a serré la main ( m’aspergeant d’eau au passage ) et s’est présenté comme Doréo Lazila, photographe à la rédaction d’Argantia soir, et, effectivement, frère cadet du détenteur de la machine ; et il n’avait pas sitôt fini que je lui demandais où habitait son aîné.
Il a gentiment accepté de m’y emmener, déclarant qu’il n’en était plus à quelques gouttes d’eau près ( ce qui était on ne peut plus vrai ). J’ai pris le directeur avec moi, et nous avons filé à l’appartement de Nillano Lazila.
« Il m’a laissé la clé pour que je m’occupe de ses plantes vertes », a affirmé Doréo quand nous fûmes devant la porte. Il a ouvert, nous sommes entrés ; j’ai observé au passage que Doréo avait réussi à faire crever les plantes vertes de son frère en un temps record ; mais j’ai surtout vu le connecteur ! Une machine rectangulaire, à peine plus grande qu’un ordinateur portable, avec des tas de boutons et de trucs qui scintillaient.
J’ai posé le directeur devant et je l’ai laissé se débrouiller avec. En effet, il apparaît que c’est un engin d’un usage extrêmement complexe, et il lui a fallu une grande partie de l’après-midi pour réussir à nous connecter à l’internet terrien.
Mais ça y est ! Je suis en position, et prête à reprendre la communication. A vous ; over.
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