Vendredi 30 septembre 2005
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Il se passe décidément des choses bizarres. Outre la crise de caraménisme de notre ami Seb ( qui refuse toujours de prononcer un mot de français ), j’ai maintenant de bonnes raisons de penser que mon père s’est embarqué dans une drôle d’histoire.
Je m’explique : quand je suis rentrée de cours cette après-midi, il y avait deux Caramènes dans le salon. L’un était mon oncle Monnali, qui, que je sache, n’était encore jamais venu sur cette planète ; quant à l’autre, c’était un parfait inconnu, mais sa tenue ( long manteau ample et bandeau sur le front, équivalent local de notre costard-cravate le plus solennel ) montrait assez qu’il était là pour parler de choses sérieuses.
Maman n’avait jamais été préparée à affronter l’irruption dans son living de deux extraterrestres, et qui plus est des extraterrestres ne parlant que le caramène, peut-être l’ondomien et le thorandais et un peu de Langue Internationale, mais certainement aucune langue compréhensible pour elle. En désespoir de cause, elle avait fait ce que devait faire toute bonne hôtesse recevant des invités : elle était allée chercher tous les apéritifs de la maison, les avait posés sur la table, puis elle s’était assise timidement sur le bord du fauteuil, et maintenant elle jetait alternativement des regards embarrassés aux deux Caramènes, qui pour leur part lorgnaient la demi-douzaine de bouteilles d’un œil incertain, l’air de se demander si elle voulait vraiment qu’ils boivent tout ça. Enfin, je suis entrée, et ç’a été comme le soleil perçant à travers les nuages !
« Chloé ! s’est écriée ma mère. Viens vite. Il faut que tu nous serves d’interprète, cela fait une heure que je suis là comme une idiote à causer par gestes, et eux qui ne comprennent rien…
- Seb ne pouvait pas le faire ?
- Lui ? Tu parles ! Il est venu, ils ont parlé en caramène pendant cinq minutes, et puis il est retourné s’enfermer dans sa chambre ! Il ne perd rien pour attendre, dès que ces deux- là seront partis… En attendant, je compte sur toi.
- Bon… Euh, loínui dioísi ( bonjour monsieur ), ai-je dit au type en manteau. Loínui Monnali.
- Bonjour Clo, a répondu mon oncle en caramène. Est-ce que tu sais où est ton père ?
- Papa ? Ma foi, il est parti à l’aventure, comme d’habitude, ces intellos de la Bibliothèque l’ont encore expédié je ne sais où.
- Non, a répondu le type au manteau. Non, mademoiselle, votre père n’est pas parti pour le compte de la Bibliothèque. Je me présente : Réno Stratilina, Bibliothécaire coordinateur des opérations interdimensionnelles. Hier, notre service a fait envoyer à votre père, par l’intermédiaire de M. Monnali Zinalla ici présent, une lettre urgente lui enjoignant de venir immédiatement à Argantia. Voyant qu’il n’arrivait pas, je suis allé en personne demander à M. Monnali s’il avait des nouvelles de son frère ; et, comme il n’en savait pas plus que moi, nous avons décidé de venir ici. Et voilà que nous apprenons que votre père est déjà parti – j’aimerais bien comprendre !
- Ouais, moi aussi… Ils disent que papa n’est pas parti sur l’ordre de la Bibliothèque, ai-je dit à maman. Tu en savais quelque chose, toi ? ( Et là, à ma grande surprise, la voilà qui hoche la tête. ) Quoi ?
- Il m’avait dit de ne rien vous en dire, pour ne pas vous inquiéter, a-t-elle dit. Mais je ne sais pas plus que toi où il est allé. Il n’a rien voulu me révéler – il disait juste que c’était important. »
J’ai traduit sa réponse au Bibliothécaire ; le Bibliothécaire a demandé à voir le message qui avait incité mon père à partir ; on a mis la maison sans dessus dessous, avant de s’apercevoir qu’il l’avait sans doute emmené avec lui. Bref, au bout de quelques minutes de discussion un peu décousue, il s’est avéré que personne, dans cette pièce ou ailleurs, ne savait où pouvait se trouver mon père.
Il avait parfaitement et infailliblement disparu.
« Et pourquoi est-ce que vous vouliez qu’il vienne à Argantia en urgence ? j’ai demandé à Réno Stratilina.
- Confidentiel, mademoiselle Zinalla », a rétorqué l’autre, et j’en ai conclu qu’il se passait décidément de drôles de choses ces temps-ci.
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