Ils sont revenus ! Je n’en croyais pas mes oreilles quand j’ai entendu ça. D’après Seb qui est toujours fourré partout en même temps, le poste de pilotage a signalé ce matin qu’un petit vaisseau faisait voile vers nous. Avant même qu’Imen ait eu le temps de décréter le branle-bas de combat, il avait accosté, et mon père, Hannin et le professeur Herra demandaient à être reçus sur l’Ile.
Que Hannin soit revenu, c’est normal. Herra, admettons. Mais mon père… Je ne comprends plus. Il avait l’occasion de repartir une bonne fois pour toutes avec ses amis Intermédiaires. Il était libre. Et il revient ?
Ou peut-être est-ce simplement que les Étendards n’ont plus voulu d’eux, après tout. Une fois qu’ils ont eu fini de sortir la flotte des eaux dangereuses, et que tous les navires ont été à nouveau en sécurité dans une zone stable du pays du Mi-Chemin, madame l’Amirale Astrée a préféré se débarrasser d’eux. Moui. C’est sans doute le plus probable.
Je n’ai pas spécialement essayé de les voir, même si j’aurais bien aimé parler avec mon prof. En fait de prof c’est Herra qui m’est tombé dessus, alors que je regardais tranquillement par la fenêtre dans un coin de la Coupole, pensant à Karel et à diverses autres âneries.
"Bonjour jeune fille ! qu'il m'a fait. Tu as trois minutes à me prêter ?
- Vous allez me les rendre ?
- Heu... ( et au lieu de répondre il s'est assis à côté de moi ). Dis-moi. Qu'est-ce que tu as fait, exactement, pendant que tu étais perdue en mer dans ton bateau ? $
- Comment ça, ce que j'ai fait ? Je me suis gelée, mouillée, déprimée, et pour finir chuis tombée à l'eau. Je ne crois pas que j'aie fait grand-chose d'autre d'intéressant.
- Et moi je crois que si, il a répondu. D'après ton frère que j'ai vu tout à l'heure, tu essayais de rejoindre le noeud central, non ?
- Ouais. Et ça a brillamment réussi.
- Hmm. Ce qui me fait penser qu'il faudra que je discute avec Audiba Khan, à l'occasion ; je ne suis pas des plus heureux de voir son armée installée dans ma maison, et surtout à cet endroit-là. Enfin. Je ne pense pas qu'elle l'y laissera longtemps, une fois qu'elle se rendra compte qu'elle n'a aucun contrôle sur le noeud central et qu'elle est incapable de rien en faire. Mais je m'occuperai de ça plus tard. Il n'y a pas un moment, pendant que tu flottais au milieu du tourbillon, où tu as eu l'impression de faire quelque chose de spécial ?"
J'ai réfléchi. Ce temps que j'ai passée perdue sur mon bateau au milieu du grand nulle part n'est pas à classer parmi les plus agréables de ma carrière et si ça ne tenait qu'à moi je passerais volontiers la gomme par-dessus. Mais là, j'ai fait un effort et je me suis souvenue. Il faisait froid, nuit, et j'avais l'impression de m'enfoncer dans un tunnel qui n'en finirait jamais, le tunnel de la ligne que je suivais désespérément, m'accrochant à elle tant bien que mal pour me rapprocher du noeud central. La mer était agitée, de plus en plus, le vent soufflait de plus en plus fort et m'est avis que ce n'était pas un vent tout à fait ordinaire. J'ai commencé à avoir un sérieux mal de mer. Comme si j'avais besoin de ça, en plus du froid et de la faim. Vous avez déjà eu faim et le mal de mer en même temps ? Ce n'est pas l'expérience la plus agréable que je puisse vous souhaiter. Là, j'avais envie de mourir. Savoir qu'il y avait quatre-vingt-quinze pour cent de chances que je fasse ça pour rien, que je ne puisse sauver ni mon frère, ni Karel, ni même moi. Savoir que tout était perdu. Avoir perdu mon père, et être quand même là à me geler comme une idiote sur une coquille de noix au milieu de l'Océan. Ca tanguait de plus en plus. J'étais recroquevillée au fond de ma barque, incapable de maintenir plus qu'un tout petit coin de mon esprit sur la ligne à suivre, au moment où le bateau s'est renversé.
Et là, je ne sais pas ce que j'ai fait. Enfin si, je crois que je le sais. J'étais déjà à moitié dans un autre monde ; et au lieu de m'agripper au bord de la chaloupe, je me suis agrippée à ma ligne de réseau. J'y ai jeté tout mon esprit, enfin ce qu'il en restait, je me suis accrochée à la magie comme quand je posais mes ancres, de toutes mes forces, pour ne pas la perdre, pour ne pas perdre le noeud central, alors même que je coulais comme une pierre sous mon stupide bateau...
Je me suis réveillée sous l'eau. Je crois que j'avais perdu connaissance quelques instants. Je n'avais aucune idée de ce qui s'était passé pendant ce temps-là, ni même immédiatement avant. Je vous ai fait une superbe démonstration de nage du petit chien pour remonter à la surface et j'y suis restée, accrochée à la coque de ma chaloupe comme une brave moule, jusqu'au moment où Karel est venu me repêcher.
"Oui, a fait Herra quand je lui ai résumé tout ça. C'est bien ce qu'il me semblait. Ma petite, tu as été à deux doigts de détruire le monde.
- Moi ? ( Manquait plus que ça. )
- Toi. Tu as brisé une ligne de réseau - je n'aurais jamais cru qu'une jeune fille de ton âge, semi-élémite par-dessus le marché, puisse le faire, mais après tout... Hannin Gamiel m'apprend que tu as absorbé la magie d'une Ellio entière et peut-être d'un connecteur en sus, alors plus rien ne m'étonne. Sans compter que tu es comme ton père, sans aucune notion de ce qui se fait ou pas.
- Je ne suis pas comme mon père ! j'ai répondu, furieuse.
- Bon, bon ; admettons. N'empêche que. Tu as failli détruire le monde, et c'est peut-être bien ça qui l'a sauvé.
- Comment ça ? Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Il y a eu une... réaction. De la structure même du pays du Mi-Chemin, je dirais, même si c'est à creuser. Nous étions face à une situation inconnue, le pays du Mi-Chemin se mêlant à une planète et l'absorbant petit à petit dans une zone instable, ça ne s'était encore jamais produit à ma connaissance, mais ce n'était pas vital. Pour le pays du Mi-Chemin, je veux dire ; des zones instables, il s'en produit régulièrement, elles finissent toujours par se résorber, parole de spécialiste. Celle-là ne se serait peut-être pas résorbée avant d'avoir avalé toute la planète, mais elle aurait fini par le faire de toute façon. Rien de grave. Mais quand tu t'es suspendue à cette ligne, en plein milieu du vortex... Si ce n'était pas une façon de parler pas très professionnelle, je dirais que ç'a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Il ya eu une réaction. Et comme tu peux le voir, la zone s'est restabilisée. Le contact avec le pays du Mi-Chemin a disparu. La planète est redevenue entière et indépendante. Je crois qu'on peut dire que notre monde est à présent tranquille, pour ce qui est de la nature du moins. Les hommes... c'est une autre affaire. Pas mon domaine d'études.
- Alors il n'y a plus de danger ? Mais... qu'est-ce qui s'est passé exactement ?
- Chère petite, il a répondu avec un immense sourire en travers de la barbe, je compte bien passer les prochaines années de ma vie à le découvrir ! Dès que j'aurai récupéré mon laboratoire des mains d'Audiba Khan, bien sûr."
Il avait l'air ravi. J'étais assez loin de partager son humeur.
Alors voilà. L'archipel s'est restabilisé. Apparemment, ç'a été assez brutal, et d'après les navires de la Compagnie du Sud qui sont partis en reconnaissance, les îles ne se sont pas refixées dans la position où elles étaient auparavant. Il risque de falloir quelques années pour établir la nouvelle cartographie de la région. Ma foi, ça amusera les géographes ; je crois qu'Aniali Praxiolina s'est déjà portée volontaire. C'est son mari qui risque de râler. Mais ce sont leurs affaires.
Une chose un peu plus ennuyeuse, c'est que tout l'archipel n'est pas revenu sur Limmaraía quand la séparation s'est faite. On ne sait pas encore combien d'îles sont restées au pays du Mi-Chemin, on n'a pas encore fait de recensement ; mais il semble clair que Leal Meriman en fasse partie. La Cité Internationale semble passée hors de notre portée et je me demande bien comment on va la retrouver.
Je crois qu'Imen et une partie du Commandement de l'Ile aux Vents se sont proposés pour partir à sa recherche, mais apparemment il y aurait des dissensions dans le lot. A vrai dire, les gens ont du mal à voir ce que va devenir l'Ile à présent que la menace Etendarde n'existe plus. Beaucoup de ses membres, Hannin au premier rang, n'ont qu'une envie, c'est de rentrer tranquillement chez eux, mais ça ne va pas être aussi simple que ça. Ces derniers mois l'Ile est devenue une véritable puissance politique, avec des agents aux quatre coins de la planète et des alliances à droite et à gauche, et elle ne peut tout simplement pas disparaître sans provoquer des bouleversements. Elle ne peut pas non plus rester en l'état. On commence à recevoir des messages des dirigeants de divers Etats qui s'insurgent de la mainmise d'Imen et de ses collègues sur des pouvoirs qui sont censés leur appartenir. Il y a de l'incident diplomatique dans l'air, et le Conseil International des Etats n'est plus là pour faire la police. Hannin dit que tant que l'on n'aura pas retrouvé Leal Meriman et que l'on ne saura pas si Azim Wullad et les autres représentants sont toujours en vie ou non, Limmaraía va connaître des temps difficiles. Il espère qu'elle ne sera pas trop longue. Moi, je ne sais pas trop quoi en penser.
Pour le moment, on discute beaucoup, mais on ne fait pas grand-chose. Tout ce qui compte à bord de cet ex-bateau se réunit régulièrement dans la Coupole pour s'échanger des insultes et divers autres arguments. Seb passe son temps à essayer de s'y infiltrer pour voir ce qui se passe ( Doréo le surveille du coin de l'oeil et lui donne des conseils de temps en temps ) mais moi, ça ne m'intéresse qu'à moitié. Et puis je n'arrive pas à réfléchir. J'ai toujours Karel en musique de fond. Il est parti, c'est au moins une chose de claire ; il ne reviendra pas de sitôt. Mais je passe mes journées à imaginer où il a pu aller. Pas en Ondomo, c'est évident, il n'y remettra pas les pieds tant qu'Audiba Khan sera au pouvoir, et je ne le vois pas se remettre à lui contester ce pouvoir - du moins, pas tout de suite. Mon prince ex-héritier a été bien échaudé par la royauté, je crois, mais je ne pense pas qu'il puisse y renoncer à jamais. C'est dans son sang. On le reverra, je pense. Pas tout de suite, mais on le reverra.
Je suis contente que notre dernière conversation nous ait à peu près réconciliés. Oh, pas au point de retrouver la relation qu'on avait cet hiver, avant qu'il reparte. Mais il m'a expliqué qu'il ne m'en voulait pas, et moi je ne lui en voulais plus trop non plus. S'il n'avait pas eu tant besoin d'être seul pour le moment, qui sait ? Je l'aurais peut-être accompagné.
Voilà. Une chose de faite, j'aurais presque envie de dire. Pour le reste, je les laisse s'arranger entre eux. Les Etendards sont repartis, ailleurs, chercher dans une autre direction une autre terre d'asile. Ils n'ont plus rien à voir avec nous désormais ; l'Amirauté sait maintenant qu'ils ne peuvent pas envahir une planète sans risquer de la détruire. Je me demande quelle autre terre ils pourront jamais trouver. Au pays du Mi-Chemin, le monde est ce qu'on l'imagine. Et eux, que peuvent-ils imaginer sinon la mer, toujours la mer ?
Il y a une exception tout de même. Quelque part là-bas chez les Intermédiaires, il y a maintenant un bout d'archipel, avec dessus une cité, ex-Cité Internationale de la planète Limmaraía, et sur ce bout d'archipel il y a un peuple. Le capitaine Karilinoï et ses hommes sont sans doute les seuls à avoir plus ou moins trouvé ce qu'ils voulaient dans cette histoire. Que je le veuille ou non, ça me remonte un peu le moral. Allez savoir pourquoi.
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