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Oh ! Et si vous voulez savoir, vous êtes 4 à vous balader en ce moment sur les lieux.
Quand la porte de l'appareil s'est ouverte et que j'ai vu que c'était le capitaine de la garde personnelle de ma mère, Gwenir Yashel, qui en sortait, je n'ai pas tout de suite compris ce que cela signifiait. Les loyautés ont beaucoup oscillé, ces derniers temps à Ondomo. Je n'avais pas encore vu Gwenir parmi mes partisans, mais rien n'empêchait qu'il ne soit remonté en grade récemment. Et puis il s'est mis à parler.
« Au nom d'Audiba ya Karel ya eshi-Karel ehya Undemy Khan, seule reine légitime d'Ondomo, je prends possession de ce bâtiment. Mon escadre est positionnée à l'extérieur. Je vous conseille de vous rendre. »
Je me suis avancé pour lui répondre, qu'il sache que le seul roi légitime d'Ondomo, à présent, c'était moi, Karel Khan, soutenu par l'armée, couronné par le peuple, et que je ne tolérerais pas ce genre de rébellion. Mais Andrilian qui rôdait par-derrière m'a rattrapé par la manche.
« Attendez, m'a-t-il soufflé. Parlez-lui du navire, de l'engin de Zahéar au fond de la mer, dites-lui que Leal Meriman est en danger – il tombe à pic avec son escadre, c'est exactement ce qu'il nous faut, une puissance de feu suffisante pour détruire l'épave au fond de la rade et la chose de Zahéar avec, convainquez-le de...
- Lâchez-moi ! ai-je répondu, puis : Capitaine Gwenir ! Je demande votre aide. Leal Meriman est menacée de destruction immédiate et sans doute une grande partie de la région avec elle. Votre escadre peut l'empêcher. Je vous ordonne de vous joindre à nous.
- Vous ordonnez! a fait Gwenir. Et peut-on savoir ce qui vous permet de...
- Pas le temps de tergiverser ! est intervenu Andrilian. La situation est urgente. Zahéar...
- Zahéar est mort ! a répondu Gwenir en Langue Internationale. Je suis fier de vous annoncer que mon escadre et moi-même avons définitivement mis fin à la présence de ce scélérat parmi les hommes. Nous sommes débarrassés de ce traître une fois pour toutes. Notre Reine elle-même a découvert le chemin qui menait à sa cachette interdimensionnelle, et a envoyé mon escadre en prendre possession.
- Vous vous êtes emparés du nœud central ? s'est écrié Andrilian.
- C'est ainsi que le dénommé Elzévir nous a appris que cet endroit s'appelait, oui... Le misérable s'est rendu à mes hommes dès qu'il a vu que cela tournait mal pour son maître et lui. C'est grâce à son aide que mon escadre et moi sommes ici, d'ailleurs. Il est actuellement aux fers dans un de mes vaisseaux, à supplier qu'on épargne sa vie. J'y réfléchirai. En attendant, rassurez-vous, Zahéar ne représente plus aucun danger pour vous, l'ami. Ce qui n'est pas mon cas, aussi je répète : je vous conseille de vous rendre.
- Attendez, a riposté Andrilian. Vous ne savez pas tout. Il y a un appareil, au fond de la rade. Je ne sais pas à quoi il sert mais cela m'étonnerait qu'il ait cessé de fonctionner simplement parce que son créateur est mort. Il faut le détruire, ou il détruira la cité.
- Rien que ça ! s'est écrié Gwenir, en haussant un sourcil dubitatif. Allons donc. Un appareil repose quelque part au fond de la mer, vous ne savez pas ce que c'est ? Laissez-le rouiller, mon ami, et repassons aux choses sérieuses.
- Capitaine Gwenir ! suis-je intervenu, sidéré par l'arrogance de ce petit officier, qui ne doit qu'à ma clémence d'être encore en vie, après tout. Obéissez au capitaine Andrilian ; c'est un ordre.
- Un ordre ? s'est-il exclamé, et il riait, le traître ! Et qui êtes-vous pour me donner un ordre, au juste ?
- Vous savez parfaitement qui je suis. Karel Khan. Roi d'Ondomo.
- Cela fait beaucoup de bas du dos pour un seul trône, a-t-il remarqué, l'insolent. Personnellement je prends mes ordres d'Audiba Khan. Reine d'Ondomo.
- Menteur ! L'armée m'a reconnu comme souverain. Le peuple m'a reconnu comme souverain. J'ai été officiellement couronné. Je suis le roi, et vous, vous n'êtes plus rien, Gwenir. Je vous dégrade. Votre vie ne tient qu'à un fil.
- Parce que vous croyez encore avoir quelque pouvoir que ce soit sur ma vie ! a-t-il répliqué, haussant la voix. Mais, mon jeune ami, les choses ont bien changé en Ondomo depuis que vous en êtes parti. C'est votre soi-disant royauté qui ne tenait qu'à un fil, celui de l'araignée Zahéar et de ses machinations. Notre Reine a coupé le fil. L'armée d'occupation de Mazya-Caramina a su voir où devait aller sa loyauté, et les autres armées n'ont pas tardé à prendre modèle sur elle. Même la responsable des Ellio caramènes, Mira Mina, une des plus puissantes magiciennes du monde. Elle s'est ralliée à notre Reine. Grâce à elle et à sa magie, Audiba Khan a repris presque tout Ondomo. Il ne restera bientôt plus une trace de votre traîtrise, soi-disant roi.
- Je n'ai pas trahi, ai-je répondu immédiatement ; il fallait qu'il le sache. Je n'ai jamais trahi. Il fallait que je prenne le pouvoir, ou le pays allait droit à la catastrophe et au chaos, vous le savez pertinemment. Je ne suis pas un traître. Ma mère elle-même le reconnaîtra.
- C'est ce que votre ami Zahéar vous a fait croire ! s'est-il exclamé. Eh bien, je suis désolé de le contredire, mais votre mère n'a pas l'air de partager son avis. Elle vous a renié. Officiellement. Mieux que ça : pourquoi croyez-vous que je sois ici ? Vous êtes mort, mon prince. Condamné officiellement à mort par le tribunal de Sa Majesté. Comme le traître que vous êtes. »
Je n'ai pas su répondre. Je n'ai pas pu répondre. Avant que j'aie même eu le temps de croiser le regard de Gwenir Yashel, Milani était entre nous. Et elle avait pris la parole, alignant les mots à toute vitesse, un rien essoufflée.
- Princesse Milani ? s'est-il écrié, écarquillant les yeux. Mais... qu'est-ce que vous faites ici ?
- Je vous donne des ordres, puisque vous ne voulez pas obéir à ceux de mon frère, capitaine, a-t-elle répondu de sa petite voix. Faites ce qu'il dit et ce que demande le capitaine Andrilian. Remontez dans votre appareil et allez détruire cette épave et tout ce qu'il y a dedans. Ça me fera plaisir.
- Mais... princesse... Votre Altesse... qu'est-ce qui vous fait croire que vous, plus que votre... frère...
- Pourquoi vous m'obéiriez à moi plutôt qu'à lui, capitaine ? Peut-être pour la même raison que vous avez été un des premiers à répondre à l'appel de Guilamo quand il cherchait des gens qui soient prêts à m'accepter comme reine ? »
L'expression de Gwenir était indescriptible. Il venait de me jeter ma traîtrise à la figure et voilà que lui-même se voyait convaincu de traîtrise, par ma petite sœur. Mais la culpabilité n'était pas le seul sentiment qui s'étalait sur son visage. Il y avait de la joie, aussi. Il venait de retrouver sa Reine.
« Altesse... Votre Majesté... Oui, bien sûr, pardonnez-moi... bien sûr, quand vous avez été portée disparue en même temps que Zinalla, je suis revenu auprès de votre mère – cela valait mieux que d'accepter le règne du traître et de son sorcier ( il m'a jeté un regard noir ), mais ma loyauté ne vous a jamais abandonnée. Jamais. J'étais un des plus fervents supports de l'insurrection, à l'époque, un de ses meilleurs agents doubles. Et même quand elle a été écrasée, je n'ai pas cessé d'ordonner à mes hommes de tout faire pour vous retrouver.
- C'est gentil, capitaine Gwenir, a répondu Milani. Alors maintenant vous seriez prêt à m'aider ?
- C'est gentil ! Alors vous allez faire comme le capitaine Andrilian a dit. Je vous accompagne.
- Non ! ai-je crié. Je me suis emparé de Milani, je l'ai retenue, je lui ai crié qu'elle allait à sa perte en accompagnant Gwenir, que si notre mère n'avait pas hésité à condamner son fils à mort il n'y avait aucune raison pour qu'elle épargne sa fille ; elle criait qu'elle savait ce qu'elle faisait, que je la lâche. Gwenir a dégainé son arme de service et m'a obligé à reculer.
Andrilian a senti qu'il pouvait revenir dans la conversation, je les ai entendus, Gwenir et lui, discuter de la position de l'épave et de la meilleure façon de l'attaquer ; puis ils sont montés à bord de l'appareil. Ma sœur les a suivis. Et ils ont décollé.
Je ne sais pas pourquoi j'ai voulu me lancer à leur poursuite. J'ai été fou de toutes les manières possibles, mais tout de même pas au point de penser pouvoir courir après un avion. Et pourtant. J'ai bousculé Noamia qui venait m'importuner avec ses idioties habituelles, je me suis élancé hors de la pièce et je me suis jeté dans l'ascenseur le plus proche. Monter jusqu'au dernier étage, jusqu'à la terrasse, m'a paru interminable ; à peine la porte s'était-elle rouverte que je me précipitais au-dehors. Un autre avion était posé là comme un corbeau sur une potence, prêt à attaquer ; je n'y ai pas prêté la moindre attention. L'appareil de Gwenir tournoyait, là-bas, au-dessus de la rade encombrée de navires et d'épaves, bombardant la mer en vain ; les bombes éclataient à la surface, avec un tonnerre et des vagues dignes d'une tempête sous le ciel aux nuages tourbillonnants.
Et tout à coup, l'avion s'est mis à monter vers le ciel, à la verticale, comme s'il voulait percer les nuages, avec un vrombissement assourdissant ; et puis il est retombé. A pic.
L'Océan s'est ouvert en une colonne d'eau jaillissante et l'a avalé. Un instant plus tard, l'explosion est remontée en cercles et cercles de vagues à en faire tanguer comme des fous les navires ancrés dans les parages, et trembler les immeubles les plus proches.
Noamia m'a cru blessé, peut-être ; elle s'est crue obligée de me réveiller d'une paire de claques comme elle a sans doute vu faire dans les films stéraléniens. Je l'aurais tuée ; mais c'est moi qui étais mort. Le frère de Chloé m'a traîné de force jusqu'à l'appareil posé sur la terrasse. Je ne voulais pas bouger. Ils m'y ont fait monter quand même.
« Tu es sûr qu'il n'y a plus personne dans l'avion ? demandait Noamia.
- Pour la quinze millième fois, on a vu cinq types en sortir et ça m'étonnerait que ce genre d'appareil puisse contenir beaucoup plus de monde. Et puis de toute façon chuis armé, pas vrai ?
- Mouais, encore faudrait-il que t'aies pas dépensé toutes tes munitions en tirant en l'air tout à l'heure pour les attirer dehors. Tu aurais dû en prendre deux, des fusils.
- J'ai pris ce qui traînait, alors laisse-moi tranquille et aide-moi à porter Karel.
- Eh, oh ! Je te rappelle que j'arrive à peine à marcher. Je te dis que je me suis cassé quelque chose.
- Meuh non. Et puis t'es solide, pour une fille. Allez, aide-moi ! »
Sa voix était faible et tremblante, et j'ai su que lui aussi avait vu l'avion plonger et engloutir à jamais Gwenir, Andrilian et ma sœur. Milani. Morte par ma faute. Parce que je n'ai pas réussi à convaincre un de mes sujets de m'obéir.
Morte parce que je me suis cru devenu roi et que je me suis cru autorisé à y mettre tout mon cœur. A en oublier le reste.
Parce qu'un naïf a cru qu'il pouvait redresser un État et s'est amusé avec le pouvoir, pendant que tout s'écroulait autour de lui et que sa mère le faisait tranquillement condamner à mort.
Qu'est-ce qu'elle a pensé au moment où l'avion a commencé à redescendre ? Est-ce qu'elle était d'accord, est-ce qu'elle était en mesure de comprendre quand Andrilian ( car ça ne peut être que lui qui a fait ce choix, pas pour Limmaraía, mais pour son peuple à lui, installé dans la cité sous les ordres de Karilinoï ) a pris la décision de sacrifier leurs vies pour la cité ? Ou est-ce qu'elle a crié, pleuré, supplié jusqu'à ce que la mer l'avale ?
« Ah, il se réveille, a dit Sébastien. ( Ce n'est pas vrai. Je ne me réveille pas. Je ne me réveille plus. ) Karel, on aurait besoin de ton aide. Tu as déjà conduit un de ces engins ?
- Parce que là, je crois qu'il faut qu'on décolle. Il se passe des choses bizarres, dehors. Le ciel est tout en vrac et les vagues font des trucs que j'ai jamais vus nulle part... Les gars d'Andrilian sont tous en train d'évacuer l'Amphithéâtre en urgence, je pense qu'on ferait bien d'en faire autant.
- Bon... Mais Noam et moi on décolle quand même. Tant pis si on s'écrase.
- Tant pis », ai-je murmuré. Je l'ai entendu repartir ; et quelques minutes plus tard, l'avion s'est mis à vrombir.
Je ne sais pas quelle force m'a fait me lever et rejoindre le poste de pilotage. La force de l'habitude, peut-être. Je connais ces engins. Je nous ai fait quitter le sol et nous avons laissé Leal Meriman loin au-dessous de nous. C'est vrai que les vagues de l'Océan découpent des motifs étranges et nous sommes pris dans des vents violents, irrationnels. Nous avions à peine décollé que Noamia criait d'une voix affolée : « regardez ! la ville a disparu ! » Je ne me suis pas retourné pour voir si c'était vrai.
J'ignore dans quelle direction nous allons. Je ne sais pas depuis combien de temps nous volons sans voir de terre, sans rien voir d'autre que la mer folle et la tourmente, et j'ignore combien de carburant il nous reste. Sébastien vient de m'arracher les commandes, prétendant que j'avais besoin de me reposer. Me reposer. Je ne vois qu'une manière dont je pourrais le faire. Suivre Milani.
Chloé, j'écris tout cela pour que tu saches ce qui m'est arrivé, et que tu avais raison. Si la raison existe, tu avais raison Chloé. Et moi… moi
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