Excusez-moi d’être restée si longtemps sans donner signe de vie, chers lecteurs, mais c’était un cas de force majeure. Alors que nous attendions tranquillement le bus dans la gare de l’autre jour, il y a eu un drôle de bruit – en fait, un silence brutal, et un engin qui venait de décoller s’est mis à tomber comme une pierre.
Je vous laisse imaginer notre regard horrifié ; nous étions tous collés à la vitre, à pousser des cris effroyables en regardant l’autobus plonger vers le sol comme un missile, quand il a fini par déployer son parachute et s’est posé en flottant calmement sur la piste. Tout le personnel de la gare s’est précipité sur les lieux, et c’est alors que nous nous sommes aperçus que nous étions plongés dans l’obscurité.
Plus une lampe ne fonctionnait ; les escalators à bagages pendouillaient immobiles dans l’air ; les tableaux n’affichaient plus rien, et quand j’ai ouvert le connecteur pour vérifier, j’ai pu constater qu’il était parfaitement mort.
Il faut peut-être que j’explique aux étrangers que nous n’avons pas, ici en Mazya-Caramina, de réseau électrique comme sur Terre, avec des fils dans tous les sens ; je n’y connais rien et je ne suis pas spécialement douée en physique limmaraíenne, mais en gros, les appareils attrapent l’électricité statique que des centrales envoient dans l’air un peu comme chez nous les ondes des portables ( j’explique vraiment en très gros ). Enfin bref, c’est désavantageux pour les hirondelles en automne, mais c’est avantageux pour les citoyens, car en principe il n’y a pas de grandes pannes de courant.
En principe.
Car si ce que nous avions là n’était pas une vraie bonne grande panne, alors je ne sais pas ce que c’était.
Au même moment, la pluie a encore redoublé d’intensité, et les gens, qui la plupart du temps n’attendent qu’une occasion de pouvoir le faire, ont commencé à paniquer allègrement. Seb, le fils d’Aniali Praxiolina ( qui avait insisté pour rester à nous tenir compagnie en attendant le bus ) et moi avons dû nous frayer un chemin hasardeux à travers une foule de furieux pour réussir à nous retrouver dehors, et nous réfugier finalement sous un bout de toit qui n’avait pas encore été annexé par les voyageurs en rade.
« Eh bien nous voilà bien, ai-je conclu.
- En tout cas pour rentrer à Nandoí c’est fichu, a renchéri Seb. Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? A part se mouiller, je veux dire.
- Ya qu’à rentrer chez moi en attendant que la panne se calme, a proposé Mati ( c’est le nom du gamin ). Je dirai à mon père que vous êtes des amis, venez. »
Incapables de trouver une meilleure idée, nous l’avons suivi ( tant bien que mal car à la pluie s’ajoutait à présent un vent à décorner les œufs, pardon les bœufs, et qui comme de juste n’allait pas dans la bonne direction ), et nous avons fini par aboutir chez lui. Il y avait dans la cour une voiture qui n’y était pas lorsque nous étions passés un peu plus tôt ; et, dans le salon, le mari d’Aniali était fort occupé à discuter avec quelqu’un.
« Nom d’un chien ! » nous sommes-nous écriés en même temps, le visiteur et moi, quand il s’est avéré que ce n’était autre que le grand type sombre qui était au palais, celui que le Chancelier avait appelé l’officier Argent, et que Lauri et moi avions cambriolé.
« Ah, enfin ! s’est écrié ledit officier en nous avisant. Mademoiselle Zinalla daigne nous faire une petite visite – et elle a même amené le connecteur, que rêver de mieux ? »
Et il a posé la main sur le truc qu’il portait à la ceinture et qui devait être un pistolet. Seb a ouvert de grands yeux et Mati a poussé un sifflement.
« Vous pouvez toujours le prendre, ai-je répondu en haussant les épaules ; il est en panne comme tout le reste.
- Évidemment, a-t-il soupiré d’un air résigné en s’affaissant dans son fauteuil. Et je ne peux même pas vous ramener à Argantia, ma voiture ne bougera pas – sans même parler d’appeler les collègues. Je suis coincé ici.
- Et nous aussi », a remarqué Seb. Nous nous sommes regardés, lui, l’agent secret, et moi, l’air vaguement embarrassé, vaguement piteux, pendant un moment – et puis, allez savoir pourquoi, Seb et l’agent ont éclaté de rire.
« Je peux savoir ce qu’il y a de drôle ? ai-je demandé ( C’est vrai, quoi ! La situation était ridicule, mais elle n’était pas drôle ).
« Excusez-moi, a répondu l’agent secret en reprenant son air sinistre. Bien, il semble que nous ne pouvions aller nulle part pour le moment.
- Ah non ! a protesté le mari d’Aniali. Il est hors de question que je vous laisse envahir ma maison ! Je veux qu’on laisse ma famille tranquille, vous comprenez ? On n’a pas besoin de ça !
- Ils peuvent rester jusqu’à ce que la panne s’arrête, a proposé Mati ( qu’il est gentil ce petit ).
- La panne ne s’arrêtera pas », a répondu l’officier Argent. Nous l’avons tous considéré d’un air perplexe.
« Vous ne voyez donc rien ? s’est-il exclamé en se levant de son siège. D’abord, la tempête qui paralyse le trafic des dirigeables. Ensuite, la panne d’Ellio. Et maintenant la panne d’électricité… Quelqu’un cherche à paralyser le royaume, c’est évident, et la situation n’est pas près de s’arranger.
- La pluie serait artificielle ? s’est écrié le mari d’Aniali, oubliant un instant qu’il ne voulait plus nous parler. Mais… cela ne peut pas se faire sans l’accord des Régulateurs de l’Ile de la Lune… non ?
- Je ne suis pas magicien, a répondu l’officier en haussant les épaules. Mais cela fait plus de quinze jours qu’il pleut sans discontinuer et on n’avait encore jamais eu ça, même au siècle de l’Egloutissement. Et d’ailleurs, je sais des choses…
- Quoi ? a demandé Seb.
- Secret défense, jeune homme. En attendant, il je ne vois qu’une chose : il faut que je vous amène à mon chef, vous et votre connecteur, et nous allons être obligés d’y aller à pied.
- A pied ? Mais jusqu’où ?
- Au moins jusqu’à la frontière ondomienne, a-t-il répondu. De l’autre côté, ils n’ont pas tous ces problèmes et le voyage devrait être plus facile.
- La frontière ondomienne ! me suis-je écriée en serrant le connecteur contre moi. Mais – où est-ce que vous avez l’intention de nous emmener au juste ?
- Eh bien, à Ondomo capitale, puisque nous ne pouvons guère retourner à Argantia, a-t-il répondu. Et maintenant, plus de questions. Monsieur ( au mari d’Aniali ), au nom de la reine, je vais devoir vous réquisitionner une ou deux choses – provisions, bagages… nous avons un long trajet à faire. »
Comme c’était lui qui était du bon côté du pistolet, ni le mari d’Aniali ni nous n’avons pu faire valoir notre point de vue – et pour ce qui concerne le mari, je crois qu’il était ravi de se débarrasser de nous de toute façon.
« Mademoiselle Zinalla, a déclaré l’officier Argent, nous devons collaborer. Sans moi, vous ne pouvez aller nulle part, ni à Argantia, ni à Nandoí, ni trafiquer je ne sais quoi avec l’Alliya ; je ne sais pas ce que vous voulez au juste, mais si vous le voulez vous devez m’accompagner. Nous avons autant intérêt les uns que les autres à rejoindre Ondomo – regardez. »
Et il a tiré de sa veste l’exemplaire des Nouvelles de Solmi de la veille, où la Une annonçait :
Départ officiel de la reine pour Ondomo
L’article disait en gros qu’Audiba Khan avait invité Lauri à venir négocier chez elle dans la capitale d’Ondomo ( qui s’appelle également Ondomo ) – négocier quoi ? me suis-je demandé, mais l’article ne disait rien de plus à ce sujet. De toute évidence quelque chose d’important, puisque le chancelier Vanna était partie avec elle. Mira Mina était restée à Argantia pour gérer tant bien que mal le peu de situation qui restait gérable, et « on n’a pas de nouvelles d’Allimano Alliya ».
« Bon, je vois, ai-je dit. Seb, c’est complètement ridicule mais on part en voyage avec monsieur… De toute façon on se débrouillera pour lui fausser compagnie une fois à Ondomo, bien sûr ?
- Évidemment, a déclaré Seb.
- Ça va de soi, a renchéri l’officier Argent ; ou du moins vous allez essayer. » Et il m’a serré la main comme si on venait de conclure le marché du siècle – Seb devait se retenir pour ne pas s’écrouler de rire et je crois que cela faisait un moment que Mati et son père avaient renoncé à comprendre.
Mais le plus ridicule est que pour le moment, cela marche – et au sens propre, puisque les cinq derniers jours ont été essentiellement occupés à mettre un pied devant l’autre. L’officier Argent est un marcheur pitoyable, on voit qu’il a l’habitude des voitures de fonction à gadgets ; Seb et moi, qui faisons de la randonnée en montagne l’été avec papa, pourrions le larguer comme nous voudrions, mais c’est lui qui a la carte. Or ça fait cinq jours que nous nous entrupons dans les racines des sentiers labyrinthiques de la grande forêt de l’Armaína, qui couvre toute cette partie de la région frontalière entre Mazya-Caramina et Ondomo. Je vous fais un vague plan :
Évidemment, du fait que depuis ce matin le connecteur remarche, on peut se douter que nous avons réussi à sortir de Mazya-Caramina et que nous sommes à présent à Ondomo ; mais le garde-frontière chez qui nous sommes actuellement hébergés est tout déboussolé parce que la pluie a provoqué un glissement de terrain et que sa barrière s’est déplacée de trois mètres. A l’heure où j’écris, le pauvre bougre est plongé dans ses dossiers et ses instructions, essayant désespérément de trouver quelque chose qui puisse lui permettre de savoir dans quel pays il se trouve ; mais je ne crois pas que ses supérieurs aient prévu le cas où la frontière bougerait toute seule. Seb l’aide comme il peut ; quant à moi, je dois subir le regard inquisiteur de l’officier braqué sur ma nuque comme j’écris ces lignes. Le pauvre, il ne peut pas supporter le fait que je fasse quelque chose qu’il ne peut pas espionner ( il ne parle pas français ) ; mais comme c’est moi qui ai la maîtrise du connecteur – ça fait partie des conditions de notre alliance provisoire, c’est moi qui possède le mot de passe et je lui ai promis que s’il me forçait à ouvrir le connecteur je le bloquais – le pauvre est bien obligé de me laisser faire.
Grâce à quoi je pourrai dorénavant vous donner un compte rendu jour par jour de notre voyage vers la cité d’Ondomo, mon frère, un agent secret dépassé et moi.
C’est mieux que de la télé-réalité ce blog…
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